Grand Maitre Jim Harrison Critique Essay

L'auteur américain revient avec deux livres, un faux roman noir et un recueil du meilleur de sa poésie, Une heure de jour en moins.


La couverture du livre Grand Maître, de Jim Harrison.

Ce bon vieux pirate! Depuis la mort de James Crumley, de Harry Crews, d'Eddie Bunker, Harrison est, à soixante-quinze ans, le dernier dur-à-cuir d'une littérature américaine qui semble parfois s'assagir pour ne pas dire s'amollir.

Les deux livres que publient les éditions Flammarion, un roman intitulé Grand Maître et le volume de poèmes choisis des années 1960 à 2010, Une heure de jour en moins, ne nous apprennent rien de nouveau sur l'homme et l'écrivain. Ils nous confortent plutôt dans l'idée que l'un et l'autre, en vieillissant, restent fidèles à eux-mêmes. Harrison n'a qu'une profession de foi: «Franchement, qu'y a-t-il d'autre dans ce monde à part mes chiens, ma famille, boire du vin, cuisiner et écrire? Que pourrais-je espérer de plus?»Manque à cette tirade l'élément féminin auquel il ne cesse de rendre hommage depuis toujours et jusqu'à la névrose.

Faux roman policier


La couverture du livre Une heure de jour en moins, de Jim Harrison.

Comme Chien Brun, héros récurrent de nombre d'histoires imaginées par l'écrivain américain, le petit dernier, Sunderson, est à deux doigts d'être un loser. À soixante-cinq ans, ce policier à quelques jours de la retraite est obsédé par une affaire qui met en cause le gourou d'une secte. Un allumé qui se serait rendu coupable de viol sur une mineure, fille d'une de ses adeptes. Dès le départ, Harrison met les choses au point. Ce roman n'est pas un polar. Il porte d'ailleurs en sous-titre «Faux roman policier». Inutile de chercher dans ces pages un quelconque suspens. La quête du Grand Maître est un pur alibi pour mettre en situation son savoureux personnage.

Lequel déclare sans ambages: «Ce serait marrant de flanquer une balle dans la tête de Daryl-Dwight ; pourtant, le vrai problème n'était pas le Grand Maître mais le monde et la seule vraie solution consistait à se flanquer une balle dans la tête.» On l'aura compris: depuis que sa femme Diane a demandé le divorce, trois ans plus tôt, le sexagénaire, qui ressemble à l'acteur Robert Duvall, est gravement déprimé. Il ne comprend plus rien à son époque, la preuve, il refuse de posséder un ordinateur car il manifeste une «aversion profonde pour l'électricité». Et puis, voir tous ces gens avec des portables le rend dingue.

Pourtant il se prend d'amitié pour Mona, sa jeune voisine «hackeuse» au look «goth»qui prend un malin plaisir à s'exhiber en petite tenue - voire sans tenue - sachant que le vieux Sunderson se rince l'œil. Lui qui est aussi obsédé par les femmes que par la pêche à la truite se sent pourtant dépassé. «La franchise des jeunes filles le sidérait toujours et lui donnait l'impression d'être un vieux fossile ou un minuscule joueur de foot américain sans protège-visage sur son casque.»

À la manière d'un vieux sage

Des bois du Michigan chers à l'écrivain à l'Arizona et jusqu'au Nebraska, on suit la traque du gourou retors. Une traque durant laquelle Sunderson s'autorise toutes sortes de dérivatifs, culinaires, sexuels, alcoolisés. Comme son créateur, Sunderson force sur le gros gibier et souffre de crises de goutte. Entre deux frasques et une lapidation en règle par les adeptes du gourou, notre homme consigne dans son calepin ses impressions à la manière d'un vieux sage.

Et l'on retrouve alors le style de Harrison poète lorsqu'il fait écrire à son héros, par exemple: «Je suis un homme minuscule parmi les herbes hautes.» Quand il ne rêvasse pas ou ne contemple pas la nature, le vieux loup solitaire s'interroge sur cette moderne trinité: argent-sexe-religion dans une Amérique post-11 Septembre perdue.

On complétera la lecture réjouissante de ce roman par moments mélancolique, par celle des poèmes de l'écrivain - dont une partie était inédite. Face à la vieillesse, à la maladie, l'homme s'y montre étonnamment serein, touchant et drôle.

Grand maître, de Jim Harrison, traduit de l'anglais (États-Unis) par Brice Matthieussent, Flammarion, 350 p., 21 €.

Une heure de jour en moins, de Jim Harrison,traduit de l'anglais (États-Unis) par Brice Matthieussent, Flammarion, 217 p., 19 €.

LIRE AUSSI:

» Big Jim Harrison

» Entre chien et loup

C’est annoncé dès le sous- titre, ceci n’est pas un roman policier, c’est le roman d’un homme, un policier, au cœur d’un pays, l’Amérique.

C’est une histoire de famille et de crime. La famille américaine et le crime fondateur sur lequel elle s’est construite, le génocide d’un peuple. Le noyau familial et le crime qui consiste à négliger ceux qu’on aime. Sur fond d’enquête policière de loin en loin, il s’agit d’élucider le sens de ces crimes, le sens de l’histoire collective et individuelle et de refonder une famille. Et qui peut l’entreprendre, cette enquête, mieux qu’un vieux flic alcoolique, érudit et mystique, amouraché de son pays ?

La famille comme un patchwork décousu dont les pièces hétéroclites s’effilochent, une vieille couverture, tellement usée, meurtrie, recouverte de crasse que plus personne n’en distingue la trame.

 Sunderson est ce vieux solitaire à la dérive, inspecteur de police de la péninsule Nord, à la retraite depuis peu, que sa femme Diane a quitté après quarante ans de mariage parce qu’elle « ne supportait plus de vivre à côté d’un type qui regarde le monde à travers des lunettes pleines de merde ». Il a soixante–cinq ans, picole beaucoup  pour essayer d’anesthésier la douleur de l’échec de son mariage et lit des livres universitaires sur l’histoire de l’Amérique pour tenter de comprendre la pathologie de son pays. L’histoire c’est sa marotte, il a même failli être prof d’histoire, mais l’adrénaline du métier de flic l’a emporté sur l’odeur de craie des salles de classe et l’empathie pour des adolescents mornes et fainéants. Son métier, il l’exerce « simplement pour rendre le monde meilleur », même s’il a du mal à saisir ses motivations, racler les bas-fonds de la misère est certainement éthique, pas toujours très consciemment. Ses deux passions sont la pêche à la truite et la chasse au coq de bruyère dans la région des grands lacs de la péninsule Nord, son territoire, dont il connaît toutes les rivières ; ce sont un baume sur les blessures de la vie et de l’histoire. A l’orée de la vieillesse, il marche pour s’oublier et faire corps avec la nature sauvage, grande gardienne de la mémoire et des mystères premiers. Il vit à côté de Mona, une jeune prodige de 16 ans, délurée et délaissée par ses parents. Son meilleur ami Marion est un indien directeur d’école féru d’histoire et engagé dans la lutte des indiens pour la reconnaissance de leurs droits.

Cette petite troupe d’éclopés va se resserrer autour de Sunderson qui se lance à la poursuite du « Grand-maître », le gourou d’une secte qui défigure la culture indienne pour assouvir sa soif d’argent et ses penchants pédophiles.

La retraite c’est une révolution intérieure, se retirer, c’est faire le bilan et mesurer ce qu’on a compris du monde et de la vie. Sunderson n’est pas prêt et son enquête sera l’occasion de comprendre de quoi les crimes sont faits, les crimes collectifs et individuels, de mettre de l’ordre dans sa vie et dans sa vision du monde afin d’aborder sereinement le chemin de la vieillesse.

De quoi les crimes sont-ils faits ?

Sexe, argent et religion, c’est la réponse provisoire qu’il importe d’analyser.  Portrait d’une Amérique défigurée, plongée dans un fatras mystique délirant pour cautionner ses errements et entretenir sa cécité. Au terme d’un road trip de pépé pas toujours pépère du Michigan à l’Arizona, et d’une odyssée intérieure pour dompter la vieillesse et tenir en bride l’hubris, Sunderson, l’homme de la péninsule Nord, renoue les liens avec l’ouest américain et reconstitue une famille de cœur.

L’écriture est sauvage, indomptée, elle s ‘enroule autour de motifs obsessionnels, prend son souffle dans des digressions cocasses et fulgure à travers des formules savoureuses, lubriques, désenchantées, joyeuses. Harrison pratique l’art de la rupture dans une prose tous azimuts, sorte de méditation en roue libre qui se construit sur l’écart. Suivre les chemins qu’il nous trace c’est accepter de fuguer,  de bifurquer, d’errer, de se perdre. Car il faut être perdu pour saisir l’essentiel. Perdu à soi-même, pour naître aux autres et au monde.

Grand Maître, Jim Harrison, Flammarion, 2012.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.

0 Thoughts to “Grand Maitre Jim Harrison Critique Essay

Leave a comment

L'indirizzo email non verrà pubblicato. I campi obbligatori sono contrassegnati *